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Rendez-vous avec Peter Jackson

Rendez-vous avec Peter Jackson

Quand il s’assoit sur la scène de la salle Debussy, Peter Jackson est plutôt décontracté : jean, tee-shirt, baskets. La veille au soir, il était en smoking au Grand Théâtre Lumière pour recevoir une Palme d’Or d’Honneur. Un petit sourire en coin, il se dit très heureux d’accueillir une telle récompense sans avoir eu à faire de film. Plus humblement, cette Palme, pour lui, c’est comme faire la danse du ventre en public, c’était inimaginable !
Belle revanche pour son troisième séjour à Cannes quand on pense que lorsqu’il est venu pour la première fois en 1987, il s’était fait gentiment raccompagner hors du Palais par un vigile car il était en short. Par dépit, il aurait bien voulu revenir et monter les marches en short-smoking mais il n’avait pas été assez brave pour tenter le coup. Pas si bête -cela dit- quand on pense qu’il venait alors présenter son tout premier film, Bad Taste.
Il ne garde aucune rancune de cette petite déconvenue vestimentaire car il avait réussi à vendre son long-métrage au Marché du Film. Alors il considère que c’est Cannes qui a fait de lui un cinéaste. Cette comédie gore réalisée entre amis est depuis devenue culte. "Quand on n’a pas d’argent pour se payer des stars ni de véritable scénario, faire un film d’horreur est un bon moyen de débuter dans le métier", dit-il.
Après quelques autres films du même genre, il s’assagit un peu mais reste dans le domaine du fantastique avec Créatures célestes en 1994, inspiré d’un fait réel qui l’avait retourné, tout comme le pays entier. Dans les années 50, en Nouvelle-Zélande, deux adolescentes avaient froidement assassiné la mère de l’une d’entre elles. Peter Jackson, qui se voulait très factuel, avait fait beaucoup de recherches sur ce fait divers et s’était même rendu à Christchurch pour interviewer les témoins du drame. Les jeunes filles venaient de deux milieux très différents socialement et l’une d’elle tenait un journal intime dans lequel elle s’imaginait vivre dans un monde imaginaire. C’est sur ce récit que s’est basé le réalisateur qui se dit plus à l’aise avec les univers fantastiques qu’avec les histoires criminelles. Ce film a révélé deux grandes actrices, l’anglaise Kate Winslet et la néo-zélandaise Melanie Lynskey. Cette dernière avait été repérée alors qu’elle était encore au lycée et que l’équipe chargée du casting faisait le tour du pays à la recherche de la perle rare qui devait correspondre physiquement au personnage. Peter Jackson avoue que, s’il est agréable de faire des films qui fonctionnent, ça l’est encore plus d’être à l’origine de brillantes carrières.
Au début des années 2000 il se lance alors dans l’aventure cinématographique de sa vie : porter à l’écran l’adaptation du Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien. Il avoue une certaine naïveté à l’époque car aucun projet d’une telle envergure n’avait jamais été tourné en Nouvelle-Zélande. Seul Hollywood avait été capable de produire de telles épopées. Il entame donc, avec son équipe, une longue période de tournage sans trop d’appréhension. Il ne pouvait qu’aller jusqu’au bout car il tenait à respecter l’oeuvre de Tolkien, publiée en trois livres. Alors il s’est embarqué dés le début dans la réalisation de trois films avec le commencement de l’histoire, le point culminant et la fin. Il a d’abord vu les films d’animation sortis en 1978 avant de lire le roman. Le côté fantastique ne pouvait être réalisé, d’après lui, que par imagerie digitale afin de créer un certain réalisme. Stanley Kubrick, qui avait tenté l’expérience sans ordinateur en 1968, s’y était cassé les dents et le livre avait longtemps eu la réputation d’être inadaptable au cinéma. Peter Jackson choisit alors de l’aborder sous un angle historique plus que fantastique, par le biais d’un roi qui cherche à reconquérir son royaume.
Les films furent un énorme succès commercial et remportèrent pas moins de 18 Oscars, ce qui est proprement incroyable, confesse-t-il. S’il avoue ne pas les avoir revus en 20 ans, il reconnait apprécier la durabilité des films en général, à l’image des productions des années 20 que l’on a toujours plaisir à revoir. Il envisage le métier de réalisateur comme celui de chorégraphe. Faire un film est un travail avant tout collaboratif et il est important d’avoir une équipe solide et de bons acteurs. Il insiste sur l’importance du casting. Quand on lit une histoire, il est crucial de pouvoir s’imaginer les personnages et de trouver ensuite les acteurs capables de les porter à l’écran tels qu’on les avait rêvés. Il en profite pour remercier le comédien Elijah Wood, présent dans la salle, pour l’énergie optimiste qu’il a apporté lors du tournage... long de 266 jours.
Sa réalisation suivante va finir de le placer au panthéon des grands cinéastes. Il s’agit du remake de King Kong auquel il songeait depuis l’enfance. Pour un jeune garçon grandissant dans les années 60, la télévision était alors le seul écran disponible. C’est là qu’il a vu tous les grands classiques et qu’il s’est mis à aimer ces mondes fantastiques qui lui permettaient d’échapper à la banalité du quotidien. Il dit avoir vu la version originale de King Kong à l’âge de 9 ans, un vendredi soir, et que ça à changé sa vie : c’est à ce moment-là qu’il a décidé de devenir réalisateur. Il voyait pour la première fois une créature pour laquelle on pouvait avoir des sentiments. Contrairement à la première version où le personnage d’Ann Darrow criait d’effroi en voyant le monstre, il voulait une véritable histoire d’amour entre les deux protagonistes. Il fait alors un clin d’oeil au film original en faisant une brève apparition, en tant que pilote de l’avion qui amène l’équipe sur l’île du roi Kong, comme l’avaient fait les réalisateurs en 1933.
Peter Jackson poursuit ensuite l’aventure Tolkien en réalisant les deux films sur le Hobbit. Puis il s’associe avec Steven Spielberg pour produire Les Aventures de Tintin. Il donne d’ailleurs un scoop à ce sujet en annonçant avoir débuté l’écriture du scénario du deuxième volet qu’il doit mettre en scène.
En 2017 Peter Jackson change de registre et réalise un documentaire fleuve sur les Beatles. Il accède à 65 heures d’images de 1969, jamais divulguées. Il y remarque que les membres du groupe semblent s’amuser lorsqu’ils jouent ensemble, contrairement aux rumeurs de tensions au sein du groupe qui était alors en pleine séparation. D’ailleurs Paul McCartney qui, dans un premier temps, avait dit ne pas vouloir voir le film car il pensait que cela allait lui rappeler de mauvais souvenirs, l’a finalement trouvé très drôle.
Le rendez-vous avec Peter Jackson se clôt par les questions du public. Sur son métier de réalisateur il dit qu’il est inutile de lui envoyer des scénarios car il travaille toujours à partir d’idées originales et de ses propres scripts. Il n’a pas de plan de carrière et suit le fil des idées qui lui viennent. Il ne réalise d’ailleurs que des films qu’il aurait lui-même envie de voir. Il trouve que l’industrie a beaucoup changé et il regrette la période phare des années 90 et 2000. Il n’y a plus de DVD ni de Blue-Ray où l’on peut retrouver des commentaires sur le making-off des films. Il ne redoute pas l’arrivée de l’Intelligence Artificielle qu’il a déjà utilisée. Il donne ses limites cependant. Il n’imagine pas un personnage créé entièrement par IA recevoir un Oscar. En revanche, une performance en "stop motion" comme celle d’Andy Serkis pour Gollum, mérite complètement une telle récompense. Il y aura toujours des droits à payer pour acheter l’adaptation d’un récit et, à partir de là, libre au réalisateur d’utiliser la technique qu’il souhaite pour raconter l’histoire. L’IA utilisée à bon escient est juste un nouvel outil pour faire des films dont ce n’est pas ce qui déterminera la qualité finale. Les chefs-d’œuvre et les navets existeront toujours, avec ou sans IA !
Peter Jackson reconnait avoir souvent travaillé avec de gros budgets, ce qui lui permettait d’avoir une équipe conséquente de techniciens. L’argent permet de s’adapter à la taille de l’audience que l’on souhaite toucher. Il ne s’interdit pas un film à petit budget, plus confidentiel, qui lui rappellerait peut-être ses débuts et serait une manière de boucler la boucle. Mais pour l’instant, l’idée de ranger l’anneau n’est pas d’actualité et Peter Jackson est toujours en quête d’aventure !