Cate Blanchett a des étoiles plein les yeux quand elle se remémore 2018, l’année de sa présidence du jury du festival de Cannes. C’était extraordinaire, avoue-t-elle, un véritable plaisir de se plonger dans le grand bain de la sélection officielle. Dans un monde où la réalité est de plus en plus absurde, le cinéma apporte plus de questions que de réponses, et c’est ce qui le rend essentiel. Avec beaucoup de sincérité, l’actrice australienne se confie sur sa vie de femme et d’actrice, les combats qui lui tiennent à cœur et ce qu’est, selon elle, un bon réalisateur.
Elle se présente en femme simple, qui a quatre enfants et aime jardiner. Elle se dit bon public, elle crie, pleure et rit au cinéma et elle ne se lasse pas de voir des films. Elle a la chance d’avoir son fils ainé qui travaille dans le milieu du cinéma et qui lui présente de jeunes auteurs et réalisateurs pleins de créativité.
Il est ensuite question de diversité dans le monde du cinéma. Force est de constater qu’on est encore loin d’une pleine égalité, comme revendiquée par Cate Blanchett qui soutient le collectif 50/50, appelant à la parité parfaite dans les sélections des festivals et sur les tournages. Sur 100 personnes sur un plateau, renchérit-elle, si 20 sont des femmes, les 80 autres sont des hommes. On entend toujours les mêmes blagues sexistes et l’ambiance reste homogène et masculine.
Si elle appelle à plus de diversité sur le lieu de travail c’est parce que cela fait évoluer les conditions de tournage positivement. Et le public bénéficie aussi de plus de variété. Elle se souvient du film Carol de Todd Haynes que personne ne voulait produire dans un premier temps car une histoire d’amour entre deux femmes était un projet risqué à l’époque. Le film a pourtant marqué son temps, par sa qualité mais aussi parce que pour la première fois, une histoire sur un couple homosexuel se finissait bien. Le monde de la production a tendance à se féminiser désormais ce qui ouvre plus d’opportunités pour les femmes en général. Même si, clin d’oeil à l’actualité, l’égalité n’est plus trop de mise dans l’Amérique de Trump.
Elle se réjouit qu’il y ait de plus en plus de productrices. Les femmes ont toujours été présentes bien sûr mais leurs scénarios n’allaient jamais très loin. L’environnement de la production d’un film était toxique pour elles. Elle s’étonne d’ailleurs que le mouvement Me Too ait si vite disparu. Pourtant, à une question sur Woody Allen avec lequel elle a tourné dans Blue Jasmine, elle admet que oui, il faut séparer l’oeuvre de l’artiste et que les films ne doivent pas souffrir de la mauvaise réputation de leur réalisateur. Même si elle admet que lorsque le scandale devient public, il est normal de se poser la question de qui savait quoi dans le cercle des gens qui côtoyaient la personne accusée de mauvais comportements. Mais elle croit que chacun peut s’amender et qu’il faut aussi aborder les personnes à l’aune de leur évolution.
Cate Blanchett se penche ensuite sur sa manière de travailler. Elle est sortie de l’école de théâtre avec pléthore de techniques de jeux en poche. Pourtant, elle avoue aborder chaque nouveau rôle de façon plus instinctive et subtile. C’est comme avancer dans des sables mouvants, dit-elle, il faut se laisser porter par le mouvement. Le rôle se dévoile au fur et à mesure et elle part toujours sans idée préconçue sur le personnage. Elle est toujours pleine d’énergie au début d’un tournage et la meilleure manière pour elle de canaliser cette énergie est d’arpenter très lentement le plateau pendant les deux premiers jours, comme pour s’échauffer, dit-elle.
Elle a joué des grands comme des petits rôles et a une facilité pour apprendre rapidement ses textes. Jouer un personnage c’est voir le monde à travers les yeux d’un autre, c’est un cadeau du ciel et elle se sent de plus en plus en capacité en tant qu’actrice. Elle a joué dans le film Tar qui est l’anagramme du mot "art". Pour elle, le film parle de la brutalité du processus de création, qui est aussi souvent un acte de destruction.
Les acteurs, comme les réalisateurs, doivent connaître leurs forces et leurs faiblesses. Un bon réalisateur est comme un joueur de billard qui sait où envoyer sa boule pour le coup d’après, il doit avoir cette exactitude quand il place sa caméra. Martin Scorsese a ce niveau de précision. Mais maîtriser la technique ne suffit pas. Il faut savoir parler aux acteurs et sentir les gens avec lesquels on opère, car faire un film est avant tout un travail d’équipe.
L’actrice se rappelle d’une expérience chaotique sur le tournage de Babel, avec un Alejandro Inàrritu irascible, alors qu’elle se faisait du souci pour son fils qui venait juste d’avoir un accident au Maroc. Elle attend plus de respect dans la manière de s’adresser aux uns et aux autres sur un plateau de tournage.
Une bonne réalisation inclut surtout un bon casting d’acteurs. Elle se rappelle quand on lui a proposé de jouer Katherine Hepburn dans le film The Aviator. Interpréter un tel rôle peut paraître terrifiant mais elle a vite compris qu’il ne s’agissait pas de personnifier la grande actrice mais plutôt d’être le personnage que Scorsese voulait pour son film.
Quant à son personnage dans Blue Jasmine, qui lui a valu un Oscar, elle n’aurait jamais pu l’incarner sans avoir auparavant joué Blanche Dubois sur scène. Elle avait besoin de la profondeur de ce personnage emblématique de la pièce de Tennessee Williams, Un tramway nommé Désir pour avoir une telle intensité car l’ambiguïté est une des choses les plus difficiles à exprimer à l’écran.
D’ailleurs, a-t-elle déjà vécu un moment de grâce sur un plateau ou sur scène ? Oui, mais c’était en tant que spectatrice, le jour où elle a vu le grand danseur classique Mickhail Baryshnikov littéralement s’envoler dans un saut d’une légèreté éclatante, en parfaite maîtrise de la place de son corps dans l’espace. Entre envolée majestueuse et chute possible, le fil était ténu. C’était comme voir quelqu’un surfer dans un tsunami : un plaisir extraordinaire.
Vient la question désormais incontournable de l’incursion de l’Intelligence Artificielle au cinéma. Elle pense que cela doit être ouvertement discuté et elle imagine un système de couleurs, rouge, jaune et vert qui indiquerait le niveau d’acceptation de l’utilisation de l’IA dans un film. Il faut légiférer afin d’imposer un tel système car le consentement humain doit être au centre. L’IA est quelque chose d’inévitable. C’est un outil puissant qu’il faut manipuler avec précaution, d’où le besoin de transparence. Le cinéma est une industrie globale et il est important de considérer comment les films sont vus. L’académie des Oscars par exemple vient juste d’éditer des règles concernant l’usage de l’IA.
L’actrice australienne finit le rendez-vous comme elle l’avait commencé, en se remémorant son rôle de présidente du jury. Ce n’est pas si facile, dit-elle, d’être assis là pour juger un film. Il y a des règles à respecter, tout cela est très codifié. Ce n’est pas une question de goût, il s’agit d’apprécier ce qu’un cinéaste a voulu faire, d’analyser ce qui fait la force du film. Au bout du bout, c’est vraiment excitant de faire partie d’un jury et de partager la responsabilité de trouver un vainqueur.
La voilà de retour en majesté à Cannes, un festival qu’elle apprécie particulièrement pour sa diversité. Dans un large sourire, elle se rappelle de ses débuts sur scène en Australie lorsqu’un critique de théâtre avait seulement retenu de sa prestation qu’elle avait de grandes dents. Elle rit de ces jugements basés uniquement sur le physique des actrices, elle qui a su dépasser les limites de la beauté pour se grimer en une pléiade de rôles à la hauteur de la parfaite maîtrise de son art.








